Voici l’heure du grand théâtre, le rite annuel où le vin règne en monarque absolu, où les verres tintent comme les cloches d’une cathédrale païenne, où l’ivresse tisse sa toile et capture les âmes dans un bal funèbre. Le banquet de Noël de la mairie de mon village s’ouvre, et moi, ancien disciple du divin breuvage, j’avance tel un pèlerin dans la Babylone des excès. Mais cette fois, je ne suis ni l’agneau sacrificiel ni le roi déchu des lendemains maudits. Non. Cette fois, je suis le renégat, l’insoumis, le funambule défiant le gouffre de la tentation.
Les effluves d’alcool s’élèvent en volutes enivrantes, l’air lui-même semble saturé d’une promesse envoûtante. Je franchis le seuil et, aussitôt, les regards s’agrippent à moi comme à une anomalie. Le maire, tel un oracle dérouté, suspend son geste. Son regard se plisse, tâtonne mon être comme pour y déceler une supercherie.
— Ben Thibault, qu’est-ce qui t’arrive ?
Je lui réponds sans trembler, mon verre de jus de fruits à la main, un large sourire aux lèvres.
— Je ne bois plus.
Un rire fuse, un éclat bref, un rire qui cherche un refuge dans l’absurde. Il secoue la tête, incrédule, sans perdre son humour il murmure :
— Si j’avais su, je n’aurais pas limité l’alcool cette année…
Ainsi parle la rumeur d’un passé révolu, le murmure d’un fantôme qui s’accroche aux vestiges d’un empire éteint. Mais ce soir, l’ancien monde coule aussi sûrement que l’Atlantide.
Il est 4h50. Jadis, cette heure aurait été celle du naufrage. L’instant où mon corps se serait effondré sous le poids des excès, où mon esprit, brisé, aurait erré dans un brouillard de regrets. L’heure où l’aube me trouvait épars, disloqué, traînant derrière moi l’écho de mes propres déroutes.
Mais ce matin… oh, ce matin ! L’univers s’ouvre devant moi, limpide, éclatant. Pas de vertige, pas de chaînes, pas d’ombres rampantes. Mon souffle est un chant cristallin, mon corps un vaisseau souverain, mon âme un oiseau libéré. L’alcool n’a pas eu ma peau. J’ai conquis ce que tant croient impossible : l’absolue clarté.
Car l’abstinence n’est pas une cage. C’est une délivrance. Je ne suis pas un ascète enchaîné au renoncement, mais un roi qui a délaissé son trône de cendres. Ce n’est pas une privation, c’est une ascension. Et pour célébrer cette victoire, je lève mon verre. Non pas un poison sirupeux, mais une eau pure, glacée, éclatante comme un cristal, symbole de mon triomphe.
Le maire, lui, ne rit plus. Il observe. Il comprend. Lui qui m’a vu sombrer trop de fois me contemple aujourd’hui comme on regarde un héros, intact, invaincu. Chaque regard qu’il me lance est un hommage silencieux. Et moi, je l’accueille en souverain.
Alors voilà. Après des années d’errance, après tant de nuits noyées dans l’oubli, je me tiens là, fier, inébranlable, le regard tourné vers l’horizon.