Hier, j’ai mis les pieds dans un EHPAD. Vous savez, ces établissements où la vie s’accroche comme un vieux chewing-gum dont on voudrait se débarrasser.
Comme Alice, je venais de pénétrer le terrier du lapin blanc. Ce fut un voyage initiatique, une quête spirituelle, une plongée dans l’essence même de l’existence… mais aussi une descente aux enfers, comme un monde parallèle, un univers où le temps s’écoule à la vitesse d’un escargot sous sédatif et où l’odeur de renfermé se dispute avec celle de la mort en devenir.
Dès l’entrée, un parfum d’éternité me saisit à la gorge. Un subtil mélange caustique de purée tiède et de couches pleines. L’ambiance ? Entre une salle d’attente sans fin et un parking longue durée.
On m’avait confié une mission noble et héroïque : aller chercher les résidents pour les emmener à l’atelier. Facile, me dis-je. Jusqu’à ce que je réalise que certains dormaient, la bouche entrouverte, figés dans le temps, comme des statues de cire en piteux état. D’autres me fixaient avec des yeux pleins de questionnements existentiels, ou peut-être juste pleins de vide sidéral.
J’ai réveillé une dame qui semblait fusionnée avec son fauteuil. Rien. J’ai insisté, délicatement. Toujours rien. J’ai finalement dû pousser le fauteuil, et elle a commencé à bouger… ou plutôt à dériver, mollement, dans un demi-sommeil brumeux. Ses pieds raclaient le sol avec la grâce d’un zombie en fin de batterie. On aurait dit une scène coupée de « The Walking Dead », le budget en moins.
Puis il y a eu l’atelier. Ah, l’atelier ! Une mise en scène touchante et pathétique à la fois, une tentative désespérée de ramener à la vie des âmes égarées dans les limbes de l’ancien temps.
Certains participent, d’autres semblent entendre une mélodie que nous ne percevons pas. Une dame, réputée pour dormir en continu, est restée éveillée tout le long. Victoire ! Ou alors, c’était l’effet de la lumière fluorescente.
Mais ce qui m’a le plus frappé, ce n’est pas la lenteur, ni la fragilité, ni l’absurdité de la scène. C’est la manière dont on leur parle. Ce ton mièvre, infantilisant :
— Alors ma puce, tu veux jouer avec nous ?
— Allez mon grand, fais-moi un sourire !
qu’on réserve d’ordinaire aux enfants de maternelle. Pourquoi s’adresser à eux comme à des bambins, alors qu’ils ont traversé des guerres, élevé des familles, bâti un monde ?
Et puis, il y a elle. La dame qui n’a rien à faire là. Elle est plus jeune que les autres. Un AVC l’a catapultée ici, parmi ceux qui n’ont plus rien à attendre. Elle n’est pas en paix. Elle fulmine, elle hurle parfois, et le personnel le lui rend bien en la traitant avec une froideur mécanique. Parce qu’ici, la colère est un luxe que seuls les vivants peuvent se permettre.
Je suis parti de l’EHPAD avec un goût étrange dans la bouche. Un mélange de compassion, de révolte et d’humour noir. La vie est bouleversante, oui. Mais elle est aussi incroyablement belle. Parce qu’elle persiste, même quand tout semble l’abandonner.
J’y retournerai. Parce que, malgré tout, au milieu de cette lente dissolution du temps, j’ai vu quelque chose d’inattendu : la beauté dans l’inévitable. La splendeur dans l’irréversible.