Il disait non d’abord.
Comme une vieille mue, il avait l’habitude de refuser toute proposition qui impliquait sa mise en mouvement dans le monde. Pourtant, devant l’insistance d’une femme, il finissait par dire oui comme un enfant qu’on traîne par la main dans une exposition d’art baroque.
À sa grande surprise, il venait de découvrir la danse. Un moment où son esprit galopant prenait congé pour laisser libre cours à l’expression corporelle, à la sueur et au contact. Un instant surprenant qui s’emplissait de gaieté et d’amusement.
Acte un : Le commencement.
Attiré par une carotte flamboyante, Mr l’âne se vit catapulté dans une expérience poétique immersive de deux jours au cœur d’une forêt, très loin de son habitat naturel. Pensant qu’il venait écrire de la poésie, il était loin de se douter que tout n’allait être qu’improvisation. Il n’était pas question ici d’inspiration, mais plutôt de flow, de mouvement et de lâcher-prise.
C’est ici que la danse fait son entrée dans ce théâtre de l’expression vivante. Danser pour mobiliser le corps, danser pour ne pas réfléchir, danser pour être présent et laisser le flow poétique s’exprimer librement.
Loin d’être un spécialiste du flow, bien au contraire, il retenait beaucoup, de peur de se tromper, de peur d’être jugé, de peur d’être rejeté. Mais voilà que l’introduction l’avait mis à l’aise : il n’avait pas besoin de savoir danser pour mobiliser le corps, il n’avait pas besoin de savoir faire de la poésie pour toucher le flow.
Alors il s’élança dans cette salle remplie d’autres corps, sur le rythme d’une playlist conçue à cet effet. Il commençait à se lâcher et on lui demanda s’il faisait de la danse à côté. Il n’avait jamais dansé autrement que bourré.
Acte deux : Le concert.
Il traîna encore les pieds quand la proposition d’aller à un concert lui parvint comme un murmure pressant. C’est difficile de bouger une enclume. Pourtant, par la grâce de la grue invisible, il s’était retrouvé dans un studio de danse dans le Marais à Paris. Il croyait assister à un concert de slam ; il se retrouva dans une expérience de danse libre, accompagné d’un orchestre et d’un chanteur déambulant joyeusement et dynamiquement parmi les participants.
Il n’avait plus peur et pouvait se lâcher dans ce contexte rassurant et intimiste. Il finit trempé de la tête aux pieds, un sourire aux lèvres, content d’avoir accepté l’invitation. Il commençait à prendre goût à ce genre de manifestation insolite et vibrante.
Acte trois : À deux, c’est encore mieux.
Il avait déjà essayé il y a fort longtemps, mais la danse à deux l’avait laissé tétanisé et figé comme une momie. Il ne connaissait aucun pas de danse.
Projeté sur les quais de Seine d’une banlieue parisienne, invité par une femme en robe rouge, il assista aux dix dernières minutes d’un cours de salsa avant de se retrouver téléporté sur la piste de danse dans ses bras, complètement soutenu et embrassé.
Elle était attentive et rassurante. Après avoir essayé les pas de danse sans grand succès, elle l’invita à improviser et ils purent danser à deux. C’est un moment très joyeux et motivant qui lui donna envie d’aller plus loin, retirant des peurs qui l’habitaient depuis longtemps.
Il découvrait qu’il pouvait être lui-même malgré un cadre apparemment donné.
Acte quatre : Crash test en solo.
C’est la première fois que notre protagoniste sortait de chez lui seul pour une soirée dans un lieu public de sa localité. Le voilà parti pour une extatique danse en première partie et un concert/danse/immersion en deuxième partie.
Son secteur a une consonance spirituelle, comme un fumet spécial, un folklore bien assumé qui imprègne la plupart des activités du coin. Il l’avait oublié et se sentit en décalage face aux invitations d’exploration proposées.
Il n’arrivait pas à se lâcher, il dansait mais en retenue ; la salle était bondée et il n’avait pas la place de s’étendre sans contrôle.
La deuxième partie le laissa encore plus mal, comme s’il avait perdu la capacité de s’émerveiller, comme s’il n’était pas capable d’apprécier, alors que la salle entière semblait en transe. Il s’était senti complètement décalé et seul au monde. Cette sensation-là le suivit jusqu’au lendemain où elle finit par s’effacer.
Épilogue : un oui après l’autre.
Il découvrait que dire oui n’était pas mortel, il découvrait que la mobilité n’était pas un monstre ; bien au contraire, elle ouvrait des possibilités dans l’esprit. Elle créait de nouveaux espaces de liberté.
“Un esprit sain dans un corps sain”, voilà un adage bien connu. Il nous renvoie généralement à l’idée qu’en soignant l’esprit, le corps pourrait s’épanouir.
Pourtant, dans les traditions anciennes, c’est tout l’inverse qui est mis en lumière : c’est en travaillant à la mobilité et à la discipline du corps que l’esprit devient meilleur.
J’aime beaucoup cette approche qui nous invite à mettre en mouvement le corps pour une vie plus heureuse et épanouie.