Chroniques d’un Colporteur Numérique : Voyage au Cœur du Grand Marché Virtuel

Depuis deux jours, je me livre à une étrange activité que j’aime appeler « prospection sociale » sur Facebook. L’expression a fièrement allure, presque scientifique, mais ne nous y trompons pas : il s’agit en réalité d’un humble métier de colporteur 2.0, où l’on frappe aux portes invisibles d’inconnus pour leur proposer un produit dont ils n’ont, a priori, que faire. Loin des échoppes bruyantes et des ruelles pavées du commerce traditionnel, mon terrain de jeu est une place de marché immatérielle, régie par des algorithmes aussi obscurs qu’impitoyables.

Le principe apparaît enfantin : identifier les recoins de la toile où se nichent des âmes potentiellement réceptives, puis les approcher une à une, comme un camelot au verbe agile. Facile, me direz-vous ? Que nenni ! Ce labeur est harcelant, ingrat, et parfois vain. Car les portes numériques, à la différence des portes bien réelles, ne claquent pas : elles s’effacent purement et simplement, vous laissant à la fois perplexe et spectral.

Dans cette quête commerciale, j’ai découvert un empire d’une nature bien plus inquiétante que je ne l’imaginais : celui des GAFAM, ces dieux de l’ère moderne qui ne tolèrent aucune prière qui ne leur soit destinée. Ce que l’on croit être un espace d’échange est en réalité un territoire sous surveillance, un échiquier où les règles changent à mesure que l’on joue. Si votre entreprise leur déplaît, elle sera balayée sans procès. Si vous avez l’audace de trop parler, de trop interagir, de trop vouloir exister, vous serez banni comme un hérétique des temps anciens.

L’illusion de la liberté numérique s’effrite sous mes yeux. Il ne s’agit pas seulement d’un marché sous haute surveillance, mais d’un monde dont les contours sont dessinés par quelques mains invisibles. Ce que nous voyons, ce que nous lisons, ce que nous croyons découvrir n’est que la façade d’un empire où tout ce qui échappe au contrôle central est promptement réduite au silence.

Et ce n’est que le début. L’Occident, si fier de ses libertés, glisse inexorablement vers un modèle où chaque citoyen devient une note dans une symphonie de surveillance globale. Un jour viendra où l’on ne sera pas seulement jugé sur ce que l’on dit, mais sur ce que l’on pense, sur ce que l’on n’a pas dit, sur ce que l’on aurait pu dire.

Ce cauchemar en construction me fascine autant qu’il me terrifie. Et je ne peux que saluer, d’un rire amer, la redoutable ingéniosité de ceux qui ont bâti cette prison sans barreaux, où l’on enferme la nature humaine en lui faisant croire à sa propre liberté.

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