L’ombre insaisissable de l’addiction

Me voici, triomphant, débarrassé des chaînes de l’alcool, du cannabis et de la cigarette. Enfin libre ! Vraiment ? L’écho de ma victoire résonne dans mon esprit, mais une dissonance s’installe. Un soupçon, une ombre qui glisse entre les interstices de ma conscience. Ai-je réellement brisé mes chaînes ou n’ai-je fait que les échanger contre d’autres, plus subtiles, plus perfides encore ?

Je repense à mes 12 ans, cet âge d’innocence où l’idée même de l’auto-sabotage chimique me paraissait absurde. Pourquoi s’empoisonner quand la clarté existe ? Pourquoi préférer l’ivresse trouble à la pleine présence ? Et pourtant… j’ai plongé tête baissée, j’ai exploré jusqu’à l’absurde, jusqu’à la dissolution de moi-même. Et aujourd’hui, en m’extirpant de ce gouffre, je découvre un autre labyrinthe.

Car l’addiction est rusée. Elle ne disparaît pas. Elle mute, se travestit, change de visage. Me voici désormais rivé à ma tasse de café, buvant à grandes gorgées cette illusion d’énergie, cet élixir noir qui fouette mon cerveau et me berce d’un faux éveil. Me voici, fébrile, scrutant l’écran, assoiffé de notifications, à la merci de ces chiffres dérisoires qui font vibrer mon ego. Un like. Un follower. Un regard porté sur moi. Une preuve de mon existence.

Mais derrière ce manège hypnotique, je perçois un autre mensonge, plus ancien, plus organique. Mon corps, privé de l’essentiel, crie famine dans le langage du manque. Il réclame des nutriments, des minéraux, des acides gras essentiels… et moi, je lui offre du café et du sucre, un simulacre de satisfaction. Je grignote, je mastique, je comble un vide qui ne se remplit jamais. Et plus je me gave d’illusions, plus le gouffre s’agrandit.

Alors, suis-je véritablement libéré ? Ou ai-je simplement déplacé ma servitude vers des geôliers plus raffinés, plus sournois ? Je ris devant l’ironie de ma condition, oscillant entre lucidité et absurdité. Mon propre cerveau, ce vieux bouffon insatiable, toujours en quête d’une caresse chimique, d’un frisson fugace, d’une récompense instantanée.

Me voici donc, funambule sur le fil de l’addiction, oscillant entre transcendance et chute. Mais cette fois, je vois le piège. Je l’observe. Je le dissèque. Et peut-être, lentement, apprendrai-je à ne plus danser au rythme de ses caprices.

Facebook
X
VK
LinkedIn
Telegram
Email

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *