Me voilà tout guilleret, gonflé de ma nouvelle joie et enorgueilli de mes récentes découvertes sur la simplicité de la vie, trottinant joyeusement et fièrement vers chez mon voisin. À peine arrivé, me voilà déjà lancé dans l’explication frénétique de mon nouveau jouet, le déballant bruyamment et sans précaution, ne prêtant attention à rien d’autre qu’à mon nombril, comme j’ai coutume de le faire.
“La joie est simple, elle est l’essence de la vie, c’est génial, c’est trop facile, il n’y a rien à faire, c’est notre nature fondamentale…”
Et soudain, le couperet tombe : une émotion fulgurante et traumatique traverse mon voisin à propos de son enfance douloureuse. Ni une ni deux, il me vole dans les plumes, me proposant de me mettre ma théorie et ma joie bien profond.
Me voilà heurté et profondément attristé. Mais enfin, qui suis-je pour me permettre de vomir mon bonheur outrancier sur quelqu’un qui ne le vit pas et ne m’a rien demandé de surcroît ? Comment puis-je me permettre de croire que ce qui me traverse est forcément bon pour l’individu que j’ai en face ou pour le monde tout entier ? D’où vient cette manie de vouloir transmettre ou enseigner à l’autre ?
Me voilà redescendu d’un étage, tout confus et dégonflé d’un orgueil à peine caché.
Ce qui me paraissait si évident et forcément facile pour tout le monde apparaît maintenant comme une expérience personnelle, survenue dans un contexte de petits bobos bourgeois bien à l’abri dans son confort.
Me voilà comme un bébé inexpérimenté, ne sachant plus que faire de sa joie et de son énergie débordante, obligé d’apprendre à considérer l’autre comme un être indépendant de son propre nombril.