La crasse, ah, cette douce amie. Ce manteau invisible, mais ô combien présent, que j’ai porté comme un insigne d’isolement. Avant mon rétablissement, je vivais dans un monde où l’eau n’existait plus. Deux, trois semaines sans douche ? Un détail. Une époque où l’idée même de la propreté devenait presque une agression sensorielle. C’était un peu comme un poisson oublié dans son coin, ce genre de décomposition douce qui, au fil des jours, se transforme en une délicate, mais ferme répulsion. Je n’ai jamais vraiment su pourquoi je me laissais aller ainsi, à m’enfoncer dans cette sorte de boue protectrice, peut-être pour m’assurer qu’on ne viendrait pas frapper à ma porte. Peut-être était-ce une stratégie, une sorte de barrière olfactive pour repousser ceux qui viendraient trop près.
Un jour, comme une visite de contrôle divine, ma psy et mon assistante sociale débarquent chez moi, toutes deux mues par cette aura de bienveillance fatiguée. Elles m’ont regardé, l’une après l’autre, puis, sans détour, m’ont dit : « On ne part pas tant que tu n’as pas changé tes draps. » Six à huit mois, je vous laisse imaginer la texture. Ce n’étaient pas des draps, c’était de l’histoire vivante, une espèce d’écosystème en pleine expansion. Un vrai vivier de… non, mieux vaut ne pas détailler. Mais là, j’ai compris que la crasse n’était plus un choix esthétique, mais un cri silencieux d’âme perdue.
Ma colocataire, elle, n’avait pas le temps pour mes délires. « Va te laver », m’a-t-elle répété, comme si ça résolvait tout, comme si l’eau pouvait effacer des mois de nonchalance. (Si c’est possible, avec un triple lavage.) Mais moi, j’étais là, fier de mon macérât, un peu comme un fromage qui mûrit dans sa propre gloire. Un peu de souffrance pour ne pas déranger les autres, c’était mon credo. Plus j’empestais, plus je me sentais invulnérable. L’odeur devenait mon bouclier, un mantra désagréable mais efficace.
Un dimanche, je suis parti au marché sans me laver. Un gros pull en cache-misère, une tentative désespérée de masquer l’inévitable. Mais la chaleur m’a trahi, et je l’ai enlevé. Là, l’air a frappé, et l’odeur m’a explosé au visage comme une claque de réalité. Une odeur si palpable que même les insectes semblaient se détourner de moi. Là, mes amis, j’ai ressenti une honte intense et bien évidemment j’ai oublié de parler des auréoles blanches à plusieurs cercles comme dans les arbres. Non pas la honte morale, mais une honte viscérale, celle qui traverse la peau, qui pénètre les pores.
Avant que la folie ne me prenne, avant mon diagnostic psy, je me lavais deux fois par jour. Une autre forme de folie, peut-être. La propreté comme une quête, un rituel compulsif. Aujourd’hui, je me réconcilie avec l’eau. Enfin presque. Parce qu’il est difficile de se défaire des anciennes souches microbiennes. Mais lentement, la propreté reprend ses droits, non sans une pointe de nostalgie pour le laboratoire de micro-organismes dernier cri que j’ai porté au jour. D’ailleurs, l’image qui accompagne cette publication est une vue au microscope électronique de mes vieux draps.